LE CANNIBALISME DE SURVIE
Le PROTEUS, La MIGNONETTE, le TURTEY
Année 1884
Le Proteus au mouillage
LE CAS DU PROTEUS
Au Pôle Nord, la THETIS sauve le lieutenant Greely (1) et sept de ses compagnons :
Washington, le 17 juillet, le département de la marine a reçu de St-Jean, une dépêche annonçant que l'expédition envoyée à la recherche du lieutenant Greely, a trouvé les survivants des compagnons de cet officier. Ces survivants sont au nombre de sept. Des dépêches officielles du commandant du Bear annoncent que, en outre du fait que le lieutenant Greely et ses sept compagnons ont été sauvés, il a été reconnu que dix-sept hommes de l'expédition sont morts de faim et de froid. Le lieutenant Greely est arrivé à Saint-Jean sur le steamer baleinier Loch Garry adressera lui-même un rapport à l'amirauté. La nouvelle de son sauvetage a été accueillie ici avec enthousiasme, et l'on attend avec impatience les détails que donneront les correspondants des journaux qui ont accompagné l'expédition. L'Equipage de la Thétis découvre les Survivants.
On a reçu de Saint-Jean de Terre-Neuve des détails complets sur le sauvetage du lieutenant Greely et de ses compagnons. Les trois navires comprenant l'expédition de secours, l'Alert, la Thétis et le Bear qui sont partis au printemps, ont fait, jusqu'aux mers arctiques, un très beau voyage, et sont arrivés à l'embouchure du Smith's-Sound dans la troisième semaine de juin. Le 22 juin, à cinq milles du cap Sabine, l'équipage de la Thetis trouva des traces de ceux que l'on cherchait et peu de temps après, on découvrit, vivants, mais dans un état lamentable, le lieutenant Greely et ses compagnons. Près des survivants, gisaient douze cadavres, et les sauveteurs apprirent que le reste du personnel de l'expédition avait également péri et que leurs corps, ensevelis dans les glaces, avaient été emportés. Dix-sept de ces malheureux sont morts de faim et de froid, après avoir lutté jusqu'à la dernière extrémité. Un autre a été emporté par une vague et noyé.
Le lieutenant Greely a appris à ses sauveteurs qu'il avait quitté, le 9 août de l'année dernière, le fort Conger, où il s'était établi après la perte de son navire et qu'il s'était dirigé vers le Sud. Il est arrivé le 21 octobre à l'endroit où on l'a trouvé. Pendant neuf mois, ils ont mené une existence misérable, ayant réduit les rations aux proportions les plus minimes. Leurs provisions s'épuisèrent cependant, et les plus faibles périrent l'un après l'autre. Depuis quelques jours ils étaient réduits à manger leurs vêtements de peau de phoque. Le lieutenant Greely a déclaré qu'ils n'auraient pas résisté quarante-huit heures de plus.
Tous les survivants de l'expédition trouvés au cap Sabine, ont été embarqués sur la Thetis et se trouvent actuellement à Saint-Jean, à l'exception du sergent Ellison, qui avait les pieds et les mains gelés, et qui est mort pendant le voyage, après avoir été amputé. Les livres de l'expédition ont été tous sauvés et sont entre les mains du lieutenant Greely. On a l'intention de' lui faire, ainsi qu'à ses compagnons, une magnifique réception, à leur arrivée ici.
Comment ont-ils survécu ? Des rumeurs
Le New-York Times renouvelle aujourd'hui son affirmation au sujet de l'expédition Greely et il ajoute que le docteur Pavy a été tué par ses compagnons. Ce journal rapporte qu'un de ses reporters a vu hier plusieurs officiers et marins et qu'aucun d'eux n'a contredit la narration des faits de cannibalisme. Le lieutenant Greely, questionné à ce sujet, reconnu qu'un soldat nommé Henry a été fusillé le 6 juin; mais il ajoute que cela a eu lieu à la suite de vols de provisions dont ce soldat s'était rendu coupable à plusieurs reprises. Il avait été avisé trois fois en vain d'avoir à renoncer à ces vols, dont le plus important, et le dernier avait eu pour mobile deux livres de biscuits qui le rendirent malade. Il s'était, en outre, approprié une paire de souliers appartenant à un matelot. Le lieutenant Greely, en sa qualité de commandant de l'expédition, avait alors été contraint, pour le maintien indispensable de l'ordre et de la discipline et pour protéger la vie des autres membres de l'expédition, d'ordonner la mise à mort du coupable. La sentence fut exécutée le 6 juin. Au sujet de l'accusation de cannibalisme, le lieutenant Greely déclare que si des faits semblables se sont produits, ils n'ont, p u être que des actes isolés et n'ont jamais été généraux et que, du reste, aucun fait semblable n'est venu à sa connaissance. Le sergent Brainard, un des survivants de l'expédition, confirme les déclarations du lieutenant Greely.
Le Courrier des Etats-Unis, dans son dernier numéro arrivé en France, raconte une poignante histoire :
C'est celle d'une pauvre femme, Mme Pavy, dont le mari appartenait à l'équipage du Proteus, le navire américain qui a fait naufrage dans les glaces du Pôle-Nord. La malheureuse avait appris la triste fin de l’homme dont elle portait le nom mais elle croyait que, du moins, son corps avait été retrouvé par les marins du vaisseau la Thetis, parti à la recherche du Proteus et qui en ramenait à New-York, les survivants.
Hélas une horrible nouvelle, qui déjà, d'ailleurs, avait été publiée par la presse française, mais que l’on avait tenu cachée à la pauvre veuve, a du lui être révélée : le corps de son mari n’a pas été rapporté parce qu’il a été mangé, oui mangé, par ses compagnons…
C'est alors, quand les vivres, que les naufragés avaient pu sauver après le désastre du Proteus, furent épuisées, que le drame effrayant de la faim commença! Tandis qu'il expirait, l'infortuné Pavy vit ceux de ses compagnons d'expédition qui restaient vivants se traîner autour de lui, guettant l’instant où il rendrait le dernier soupir. Ce n'étaient plus des hommes c'étaient des bêtes fauves aux regards avides. Tous ces braves gens d'hier, marins hardis, esprits aventureux, s'étaient, sous l'action de la faim, transformés en carnassiers! Et ils trouvaient, sans doute, que Pavy était bien long à mourir! Celui-ci ne se faisait pas d'illusion sur le sort réservé à son cadavre. Il avait déjà vu, quelques jours auparavant, les naufragés se partager les membres d'un matelot mort. Soudain, la peur, une peur horrible le saisit. Si l'on allait ne pas attendre qu'il eût expiré pour tailler dans sa chair! Pavy ne put maîtriser son épouvante. Il rassembla ce qui lui restait de forces, et quand il crut qu'on ne le voyait pas, il se mit à courir du coté de la mer. Son intention, c'était de chercher un tombeau dans les profondeurs de l'Océan. Il voulait sauver son corps de la dent de tous ces êtres affamés qui s'apprêtaient à le dévorer, à boire son sang… Mais Pavy avait été aperçu. Les naufragés la poursuivirent et, avant qu'il eût disparu à jamais sous un glaçon, le saisirent et le retirèrent de l'eau…
Que dites- vous de cette chasse ? Et connaissez-vous une scène aussi affreuse que celle-là ? Pavy était-il mort ? Les survivants du Proteus ne l’on pas dit et on ne le saura jamais. Mais, ce qu’on sait, c’est qu’aussitôt, il fut frappé à coups de hache, broyé en deux, trois, quatre, en autant de parts qu'il y avait de bouches, et que ce cadavre palpitant, encore vivant peut-être, fut mangé…
Tel est, dans toute son horreur, le drame qui eut lieu!
New-York, 23 octobre. Le commandant Schley, qui était à la tète de l'expédition pour porter secours à Greely, dit, dans son rapport au ministère de la marine, que les cadavres des six hommes qui accompagnaient le lieutenant Greely ont été trouvés dépouillés de leur chair.
Daily evening bulletin, Maysville, Ky, (Monday 1 december 1884)
LE CAS DE LA MIGNONETTE
Le 19 mai 1884, le petit yatch de 19,43 tonneaux , 52 pieds, met le cap sur Sydney à plus de 15.000 milles nautiques !!! avec un équipage de quatre personnes : Tom Dudley, capitaine, Edwin Stephens, Edmund Brooks, et Richard Parker, mousse. Parker n'a que 17 ans et c'est un marin inexpérimenté. Le 5 Juillet, dans un coup de vent, le bateau coule à environ 1.600 milles au nord-ouest du Cap de Bonne Espérance. L'équipage part alors à la dérive, sans eau, sans vivres, dans le petit canot du bord. Ils sont à environ 700 milles de la terre la plus proche, qu'il s'agisse de Sainte- Hélène ou Tristan de Cunha.
Les 16 et 17 Juillet, un tirage au sort est discuté afin de désigner une victime sacrificielle qui devait mourir pour nourrir les autres. Le débat s'intensifie le 21 Juillet, mais sans résolution. Le 23 ou le 24 Juillet, avec Parker probablement dans le coma, Dudley dit aux autres qu'il est préférable que l'un d'entre eux meurent pour que les autres survivent et qu'ils devraient le désigner par un tirage au sort. Brooks refuse. Cette nuit-là, Dudley de nouveau souleve la question avec Stephens soulignant que Parker allait probablement mourir et que lui et Stephens avaient des femmes et des familles. Ils conviennent de laisser la question jusqu'au matin. Le lendemain, sans aucune perspective de sauvetage en vue, Dudley et Stephens décide que Parker serait tué avant sa mort naturelle afin de préserver son sang à boire. Brooks, qui n'avait pas pris part à la discussion antérieure n'a émis aucune protestation. Dudley a dit une prière et tandis que Stephens tenait les jambes de Parker, il a poussé son canif dans la veine jugulaire, tuant le jeune garçon.
Dudley, Stephens et Brooks sont finalement receuillis par le trois-mâts barque allemand Montezuma, le samedi 6 Septembre.
"Des rapports détaillés sur le naufrage du yacht Mignonette établissent que l'équipage, n'ayant rien mangé depuis sept jours, résolut de tuer le mousse. Le second du navire lui ouvrit la veine jugulaire avec un canif, et l'équipage but le sang de ce malheureux. Son foie et son cœur furent dévorés tout chauds. Les naufragés se soutinrent pendant quatre jours en se nourrissant des autres parties du corps. Les survivants viennent d'être arrêtés à leur arrivée à Falmouth sous l'inculpation de meurtre."
Dudley et Stephens ont été condamnés à la peine de mort avec recommandation de miséricorde. La prérogative royale de clémence fut exercé par la reine Victoria sur l'avis du ministre de l'Intérieur Sir William Harcourt. Le 12 Décembre, Harcourt décide de commuer la peine à six mois d'emprisonnement...
Canot de la Mignonette
Tombe de Richard Parker
LE CAS DU TURTEY
Il vient d'arriver à Lewes, dans l'Etat de Delawarre, le trois-mâts goélette Helen L. Angel, capitaine George Tripp, ayant à bord le pilote Marshal Bertrand et un matelot, recueilli dans un canot du bateau-pilote Turley. Ce canot, monté par les pilotes Marshal Bertrand, Thomas Marshall et deux matelots, avait été détaché du bateau-pilote et envoyé au steamer Pensylvania. Thomas Marshall ayant été porté sur le steamer, les trois hommes restés sur le bateau-pilote, Bertrand et les deux matelots, l'un nommé Alfred Swanson, l'autre resté inconnu, essayèrent de retourner au Turtey qu'ils avaient laissé tirant des bordées prés du phare flottant Flé-Kathom, mais ils ne purent pas le retrouver, et le canot, ayant perdu ses avirons, fut entrainé en dérivé jusqu'à sa rencontre par l'Helen L. Angel. Il n'y avait plus alors que deux hommes sur le canot. Bertrand et Swanson. Ils dirent à leurs sauveteurs que leur compagnon, le matelot resté inconnu, était mort et qu'ils l'avaient jeté à la mer.
Le pilote Bertrand a avoué depuis que Swanson et lui ont mangé partiellement le corps de leur camarade. On peut résumer comme suit le terrible récit qu'il a fait :
La nuit étant survenue pendant que le canot revenait du Pensylvania, il ne fut pas possible de retrouver le Turley, et la mer ayant grossi, la frêle embarcation devint ingouvernable. Au point du jour, ses occupants virent qu'ils étaient emportés rapidement vers la haute mer. Le froid était excessif et il n'y avait ni eau ni vivres dans le canot. Les vêtements cirés des trois hommes s'étaient gelés sur eux. La nuit suivante et la journée du lendemain se passèrent dans les plus cruelles souffrances. Le surlendemain, le délire s'empara des matelots qui étaient tous deux norvégiens et ils jetèrent la mer les avirons et tout ce qu'ils purent saisir. Vers minuit, le matelot resté inconnu dégaina son couteau et essaya d'en frapper le pilote, en criant qu'il voulait l'égorger et boire son sang. Mais le malheureux était tellement faible qu'aucun de ses coups ne porta. Il tomba subitement et expira après quelques convulsions. L'idée vint alors au pilote que le corps de l'homme qui avait voulu le tuer pourrait servir prolonger sa vie. Il fit part de son projet à Swanson, qui l'approuva. Les deux survivants réunirent le peu de forces qui leur restaient pour arracher les vêtements gelés qui recouvraient le cadavre, et, dès que les épaules et la poitrine furent à nu, ils y plongèrent leurs couteaux et sucèrent avidement le sang qui s'échappait des blessures. Ensuite, ils coupèrent des tranches dans sa chair et les mangèrent. C'est après s'être réconforté par cet horrible repas qu'ils aperçurent un navire distant de moins d'un mille et venant droit sur eux. Dès qu'ils eurent la certitude qu'on les avait vus et qu'on venait à leur aide, Ils jetèrent à la mer ce qui restait du cadavre dont ils venaient de se repaître…
Tel est le récit fait par le pilote. Mais on croit qu'il ne dit pas la vérité quant à la mort du matelot mangé, et l'on suppose que ce malheureux a été assassiné par les deux marins qui l'ont mangé.
LE CAS DU DROT :
Le vapeur anglais Woodruff, qui vient d'arriver à Charleston (Caroline du Sud), y a amené les matelots Andersen et Thomas, deux survivants de l'équipage du trois mâts barque norvégien Drot, qui a sombré au large de la côte de Floride, pendant l'ouragan du 11 août 1899, en allant de l'ascagoula à Bueynos Ayres. Neuf hommes de l'équipage du Drot ont péri lorsque le navire a coulé. Huit autres se sont réfugiés sur un radeau qui, le lendemain du nau frage, s'est coupé en deux. L'un des fragments portait deux hommes, qui ont été recueillis plus tard par un vapeur allemand et débarqués à Baltimore. L'autre fragment du radeau portait donc six hommes parmi lesquels Maurice Anderson et Goodman Thomasen. L'un d'eux a perdu la raison et s'est jeté à la mer, deux autres sont morts d'épuisement et un quatrième, désigné par le sort, a été tué par Anderson et Goodman Thomasen, qui ont bu son sang et mangé sa chair. Quand le radeau a été aperçu par la vigie du Woodruff, les deux matelots étaient assis sur une pièce de bois, à côté des cadavres de leurs compagnons. Leurs yeux hagards indiquaient qu'ils avaient perdu la raison. Goodman Thomasen, armé de son couteau, découpait sur les cadavres des lambeaux de chair et les jetait aux requins qui fourmillaient autour du radeau. Le récit épouvantable a été fait par les survivants qui ont raconté qu'après la mort des deux autres matelots. Ils avaient bu leur sang encore tiède et mangé des morceaux de leur chair.
Nous ne jugerons pas ces récits, mais en guise de réflexion nous vous livrons ci-dessous la bande annonce du documentaire de Gonzalo Arijon "Les Naufragés des Andes"(2), qu'il faut absolument regarder. Puis aussi le rappel du naufrage de la Méduse, le 2 juillet 1816, avec ce tableau de Géricault. Le tableau fit scandale lors de sa présentation au Salon de 1819.
Daily evening bulletin, Maysville, Ky, (Monday 1 december 1884) ; The New York Times, November 28, 1884 ; The National Archives, Kew (COPY 1/370/21 : Photograph of Yacht 'Mignonettes, Thomas Henry Smelt, 17 September 1884) (KB 33/46 : Thomas Dudley and Edwin Stephens: conditional pardons, 1884 Dec 15) (HO 144/141/A36934 : list of criminal cases, including extradition cases : Dudley, Thomas. Court: Exeter Assizes Offence : Murder on High Seas Sentence : Death - Commuted to 6 months) ; Alfred William Brian Simpson, Cannibalism and the Common Law: The Story of the Tragic Last Voyage of the Mignonette and the Strange Legal Proceedings to Which It Gave Rise, University of Chicago Press, 1984 ; Le Matin (1884/09/10, N° 2875) ; Le Matin (1884/08/14, N° 171) ; Le Matin (1884/09/28, N° 2893) ; "The Custom of the Sea" Neil Hanson, Ed Doubleday, 2000, ISBN 0-471-38389-9 ; National Maritime Museum Cornwall (Britain’s last trial for cannibalism at sea The story of the Mignonette) 2008 ; "Thirty Florida Shipwrecks", Kevin M. McCarthy,William L. Trotter ; L'Ouest-Éclair (Rennes, 1899/09/19, N° 49) ; The New York Times (September 3, 1899) ;
Notes :
1. Expédition Greely : L’expédition de la baie Lady Franklin ou expédition Greely, officiellement nommée Lady Franklin Bay Expedition, est une expédition polaire américaine menée par Adolphus Greely entre 1881 et 1884 dans la baie Lady Franklin. Son l'impulsion de Henry W. Howgate, l'expédition utilisa le navire Proteus afin d'implanter une station météorologique pour la première année polaire internationale. Le gouvernement américain l'avait également commissionné pour recueillir des données astronomiques et sur le magnétisme. À ce titre, l'astronome Edward Israel faisait partie de l'équipe. C'est lors de cette expédition, en 1882, que Greely nomma la chaîne Conger. Sans nouvelles de l'équipe, deux navires de recherches et de ravitaillements firent route vers le camp sur l'île d'Ellesmere, mais ne parvinrent pas à y accéder. La recherche ne fut pas abandonnée, notamment grâce à Henrietta, la femme de Greely. Un autre navire, le Bear parvint en 1884 au camp, ne trouvant plus que six des vingt-cinq membres de l'équipe, dix-neuf étant morts de faim, de froid, noyés et même un exécuté par balle. Greely et les autres survivants étaient eux-mêmes près de la mort et l'un des survivants est décédé sur le voyage de retour. À leur retour, ils ont été vénérés comme des héros, mais leur héroïsme a été entaché par des accusations de cannibalisme au cours des derniers jours faute de nourriture.
2. Naufragés des Andes : Le 12 octobre 1972, un avion de l’armée de l’air uruguayenne décolle de Montevideo pour Santiago du Chili. L’avion est affrété par les "Christians Brother’s", une équipe de rugby de Carrasco. Il s’agit pour ces adolescents de jouer un match amical et – accompagnés par quelques parents et amis – de passer un week-end sympathique sur les rives du Pacifique. Il y a quarante-cinq personnes à son bord… Le 13 octobre à 15h30, le pilote transmet à la tour de contrôle de Santiago sa position et son altitude. Mais quand, une minute plus tard, la tour tente de communiquer avec l’appareil, elle n’obtient aucune réponse…
Le Chili, l’Argentine et l’Uruguay mettent tous leurs moyens en commun pour retrouver l’avion. Mais il y a sur les Andes des chutes de neige exceptionnelles et la carlingue est peinte en blanc... Bien peu de chances donc, qu’on ne retrouve jamais l’avion et encore moins de chances que l’un des quarante-cinq passagers ait pu survivre à l’accident...On apprendra plus tard que quelques jours après le crash, une avalanche survenue en pleine nuit fera encore d’autres victimes... Le dixième jour après la catastrophe, les recherches sont abandonnées.
Les rescapés apprennent la nouvelle grâce à une radio qui fonctionne encore. Il ne leur reste plus rien à manger… Leur seul moyen de survivre : se nourrir de chair humaine ; celle de leurs amis morts.
Dix semaines plus tard, un berger chilien qui surveille son troupeau dans une vallée située sur les contreforts des Andes, aperçoit la silhouette de deux hommes de l’autre côté d’un torrent. Ils gesticulent dans tous les sens, puis tombent à genoux, les bras grands ouverts. Le berger, les prenant pour des touristes – voire pour des terroristes – s’en va. Le lendemain, il revient pourtant au même endroit et voit les silhouettes toujours là. Au bord de la rivière, le bruit de l’eau est tellement fort qu’il est impossible pour les trois hommes de s’entendre. Le berger jette alors par dessus le torrent un morceau de papier et un stylo enveloppés dans un mouchoir. Les deux hommes, barbus, en haillons, lui écrivent : "Nous venons d’un avion tombé dans la montagne. Il y a encore 14 compagnons en vie là haut… Où sommes-nous ? "
Soixante-douze jours après l’accident, Fernando Parrado (20 ans) et Roberto Canessa (19 ans) viennent de parcourir 70 kilomètres dans la montagne, traversant les trois quarts de la cordillère des Andes à pieds et franchissant des sommets de plus de 4.000 mètres sans autre équipement que des chaussures de rugby… Soixante-douze jours cauchemardesques, où chacun a perdu une mère, une sœur, un ami... Au total, seize rescapés. Dans les rédactions du monde entier, on parle des « survivants du siècle », et – peut-être parce que leur sauvetage a eu lieu deux jours avant Noël – du "miracle des Andes".
Quatre jours après leur sauvetage, dans une conférence de presse surchauffée, les survivants prennent les devants : "… le jour est arrivé où nous n’avions plus rien à manger, et nous nous sommes dit que si le Christ, pendant la Cène, avait offert son corps et son sang à ses apôtres, il nous montrait le chemin en nous indiquant que nous devions faire de même : prendre son corps et son sang, incarné dans nos amis morts dans l’accident... Et voilà, ça a été une communion intime pour chacun de nous… C’est ce qui nous a aidé à survivre… ".
Un de nos plus grands tabous venait d’être transgressé. Et assumé publiquement. Le monde entier était bouleversé.