Le FRIGORIFIQUE |
Collision, 13 mars 1884
Sud de Sein |
SS FRIGORIFIQUE

Paquebot N° officiel 63561, lancé le 4 décembre 1869, sous le nom de EBOE pour l'African Steamship Co. de Londres. Construit par Thomas Royden & Sons à Liverpool (yard 124), c'est un petit cargo à passagers gréé en ketch et propulsé par une machine compound. Il mesure 63,9 mètres de long pour un baud de 8,3 mètres.
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SS RUMNEY

Cargo N° Officiel 79399, lancé le 24 avril 1879 pour J. Cory & Co., Cardiff (1). Construit par William Doxford & Sons Ltd, Pallion, Sunderland (Yard 113). C'est un vapeur charbonnier à hélice de 1020 DWT et 812 BRT, actionné par une machine Compound. Il mesure 61,3 mètres pour un baud de 8,8 mètres.
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Le Frigorifique |
Chantier William Doxford |
Louis Abel Charles Tellier, (2) ingénieur français, a l'initiative d'intaller, au printemps 1868, une "armoire à conservation" sur un navire anglais en partance vers l'Argentine, le CITY OF RIO DE JANEIRO . Après vingt-trois jours de traversée, la viande américaine parvient à bon port en Europe et dans un état qui permet sa consommation. L'événement est de taille, mais la guerre franco-prussienne vient interrompre la mise en œuvre de ses projets. Ce n'est qu'en 1874 que l'Académie des Sciences dépêche auprès de l'inventeur une commission chargée d'examiner les résultats de ses travaux. Après huit mois passés à Auteuil, celle-ci conclut au succès complet de Charles Tellier. Ce dernier cherche alors à donner davantage de publicité à sa réalisation par une démonstration publique.
Il crée à Rouen, la Société pour le Transport de la Viande Fraiche et achète pour 212.500 francs, l'EBOE en 1875. Il l'équipe à ses frais, et le rebaptise LE FRIGORIFIQUE. Les cales sont aménagées en chambre froide grâce à l'installation de machines frigorifiques fonctionnant à l'éther méthylique. Dix mois suffirent à aménager le bateau, et la tâche était assez complexe. Un tiers du navire était affecté aux machines, deux tiers à l'entrepôt des viandes. Il fallait isoler des chambres des machines où régnait une température de 40° les cales à viandes. Pour réaliser un isolement parfait, Tellier fit une double paroi en sapin et il remplit l'espace vide, large de dix centimètres, avec du liège en poudre et de la paille, car il ne put se procurer assez de liège. Avec le souci du détail qui ne le quittait jamais, l'ingénieur ne prit pas une paille quelconque, mais il choisit de la paille de blé, battue au fléau, qui ne fut pas aplatie par la batteuse. Ainsi cette paille conservait sa forme tubulaire, chaque bout constituait ainsi un petit réservoir d'air, excellent isolant élémentaire. Le Frigorifique avait une marche lente, 6 à 8 noeuds. Ainsi naît le premier navire frigorifique au monde.
Le navire quitte le port de Rouen, le 30 septembre 1876, avec à son bord toute une cargaison de viandes. Il veut démontrer aux éleveurs argentins que la viande de bœuf peut traverser l’Atlantique et donc venir alimenter massivement et économiquement les populations de l’Europe. (voir le document sur la visite du navire)
A la suite d'une avarie cependant, Le Frigorifique doit faire escale à Lisbonne et ce n'est qu'après cent cinq jours de traversée qu'il parvient à Buenos Aires, le 23 décembre suivant. Les denrées alimentaires venues de France sont intactes ! Le jour de Noël, Le Frigorifique entre à Buenos-Aires, au milieu d'un vibrant enthousiasme : on eût dit que l'Argentine saisissait, dès cette heure, l'importance d'une découverte qui allait lui apporter une prospérité inouïe ! Plus de vingt journaux et revues exposent les avantages de l'invention, et célébrent les mérites de l'inventeur. Au surplus, voici quelques extraits du « National de Buenos-Aires », du 3 janvier 1877 : « Hurrah ! mille fois hurrah ! pour les révolutions de la science et du capital ! L'aurore d'un jour nouveau naît pour La Plata ? L'invention merveilleuse à laquelle la République Argentine devra sa richesse, sera considérée dans quelques années, comme le produit d'une idée logique et naturelle.
Le navire retourne à Rouen avec dans ses cales vingt-cinq tonnes de viande de boeuf.
Comme toute invention visionnaire, il est trop tôt pour en saisir la portée économique. Le FRIGORIFIQUE dont la rentabilité s'avère douteuse, est bientôt vendu aux enchères. Peu de personnes se souviennent de l'homme de génie qui aura été la première cause de la fortune publique. Le FRIGORIFIQUE est acheté en 1881 par l'armement Worms, Josse & Cie (3), de Bordeaux. Worms utilise le FRIGORIFIQUE sur la ligne Bordeaux -Rouen pour le transport principalement du vin.
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Timbre émis à la mémoire de Charles Tellier |
Le "Frigorifique", échoué contre les piles du pont des Arts, à Paris, en 1879.
Gravure d'après un dessin de Jules Després (XIXème siècle). |
Le naufrage
Le 19 mars 1884, les deux navires appareillent sans doute en même temps. Le RUMNEY de Cardiff à destination de Rochefort avec dans ses cales du charbon et le FRIGORIFIQUE de Passages, via Bordeaux à destination de Rouen avec ses cales pleines de vins. L'un est donc sur la roude descendante, l'autre sur la route montante. Aux abords de l'Iroise, la brume est très dense et le RUMNEY avance à vitesse réduite en actionnant régulièrement sa sirène. Quand soudain, il est abordé violemment par le travers par le FRIGORIFIQUE.
Les deux navires restent un moment collés l'un à l'autre et comme le FRIGORIFIQUE donne dangeureusement de la bande, le capitaine Le Dré donne l'ordre d'évacuation. L'équipage et les officiers profitent alors de ce moment pour sauter à bord du RUMNEY. Le FRIGORIFIQUE, barre bloquée et dont les machines tournent toujours disparait dans la brume.
Mais le RUMNEY est gravement touché lui aussi et son commandant, le capitaine Davis, donne lui aussi l'ordre d'évacuation. Les chaloupes sont mises à l'eau et sont encore à flanc du navire quand soudain, surgissant du brouillard comme un fantôme, le FRIGORIFIQUE revient percuter par le quart tribord le RUMNEY qui coule presque aussitôt.
La brume se lève et les marins médusés regardent le FRIGORIFIQUE qui tournent en rond autour d'eux.
Les deux équipages dans les canots du RUMNEY donnent la chasse au navire fantôme. Ils réussissent à l'aborder et peuvent stopper ses moteurs. Et bientôt le FRIGORIFIQUE coule de ses blessures. Les deux équipages sont finalement receuillis par les canots de Sein et d'Audierne et ramenés à bon port.
Le tribunal maritime ne pourra pas départager les responsabilités du double naufrage et renverra dos à dos les deux compagnies :
"FRIGORIFIQUE – RUMNEY
PROBATE, DIVORCE, AND ADMIRALTY DIVISION
(Before the PRESIDENT, SIR JAMES HANNEN, and TRINITY MASTERS) THE FRIGORIFIQUE
This was an action brought by the owners of the steamer Rumney against the owners of the Frigorifique in respect of a collision which occurred in the Bay of Biscay on the 19th of March last. There was a thick fog prevailing at the time, and the collision, the circumstances of which were of an extraordinary character, resulted in the loss of both vessels. The plaintiffs' case was that the Rumney was steering S.E. by S. 1/4 S., with her engines working slow and her steam whistle sounding at regular intervals, when a noise resembling the sound of breakers was heard on the port bow. The engines were at once reversed full speed astern, but almost immediately afterwards the Frigorifique, hich was going at considerable speed, was seen at a very short distance crossing the tows of the Rumney from port to starboard, and though the helm of the latter was put hard a-starboard, the collision immediately afterwards occurred, the stem of the Rumney coming in contact with the starboard quarter of the Frigorifique. The two vessels remained in collision for a short time, during which the crew of the French steamer jumped on board the Rumney, and the Frigorifique, whose engines were still going ahead, disappeared in the fog. The boats of the Rumney were then lowered and while they were still alongside, the Frigorifique, which had made a circuit in the fog, again hove in sight, and before any steps could be taken to get out of her way, she ran into the starboard quarter of the Rumney, causing her to sink almost immediately. The two crews in the boats of the Rumney then gave chase to the Frigorifique, which, the fog having lifted, was seen to be steaming round and round in a circle. After some time they succeeded in boarding her, and her engines were stopped, but shortly afterwards she also sank from the injuries she had sustained.
The defendants' case was that the Frigorifique, which was on a westerly course, was going as slowly as possible, founding her whistle at frequent intervals, when the loom of the Rumney was seen about a ship's length off on the starboard beam. The helm was immediately ordered hard a-starboard, but before the order could be carried out the Rumney, coming at great speed, struck the Frigorifique on the starboard quarter, cutting half way across her deck. In the collision the helm of the Frigorifique was forced and jammed hard a port, the man at the wheel being thereby thrown completely over the wheel.
Mr. Phillimore and Mr. Baden Powell appeared for the plaintiffs; Mr. Webster, Q.C., and Mr. Bucknill for the defendants. The President, in giving judgment, said that the evidence was very conflicting, the demeanour of the witnesses being of no assistance to the Court in determining which story was the true one. The Elder Brethren were unable to say, as a matter of seamanship, that there was negligence on either side. He (the learned Justice) found that neither side had discharged the onus of proving negligence in the other, and he therefore pronounced against both the claim and counter-claim, leaving each party to bear their own costs."
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Sources :
"Thomas Royden & Sons, shipbuilders, Liverpool, 1818-1893", Ernest Bland Royden, 1953 ; Annales du sauvetage à l'ïle de Sein ; Otago Daily Times (9 Mahuru 1884) ; The Times (21 March 1884) ; "De l’objet technique a l’utopie sociale. Les ressorts de l’imaginaire technologique des ingénieurs au XIXe siècle" par Georges Ribeill ; "Les rituels du naufrage", Serge Sautreau, Ed. Hier & Demain 1977 ; Miramar Ship Index, R.B.Haworth, Wellington, New Zealand, 2006 ; L'Illustration 1876-1884 ; The Times (22 May 1884) ; Revue Maritime & Coloniale (1877/10, Tome 55) ; |
Notes :
1. John Cory & Sons Ltd : John Cory est né à Padstow, Cornouailles, en 1823. Ce marin a créé son entreprise dans son port d'attache avec le ketch Millicent. En 1862, il a vendu le Millicent et a acheté le Volunteer, un navire immatriculé Cardiff, suivi rapidement par le John Henry de Newport. Cory a continué à vivre à Padstow jusqu'en 1872 puis il est parti à Cardiff. En 1898, la société armait 23 navires et en 1914, 29. John Cory a également été impliqué dans l'industrie du charbon et du minerai de fer. Au cours de la Première Guerre mondiale l'entreprise a perdu 20 de ses navires.
2. Louis Abel Charles Tellier, né le 19 juin 1828 à Amiens (Somme) et mort dans le dénuement total en 1913 à Paris, est un ingénieur français. Il est en 1876 à l'origine de travaux sur deux corps nouveaux, l'éther méthylique et la triméthylamine. Il crée à Auteuil en 1869, la première usine frigorifique dans le monde pour la conservation de la viande et des denrées alimentaires par le froid artificiel. Charles Tellier a découvert et mis au point la méthode du refroidissement par cascades, qui rend un fluide facilement liquéfiable, comme l'anhydride sulfureux, utilisé pour déterminer la liquéfaction d'un autre liquide plus difficile à liquéfier, comme l'anhydride carbonique. Ce principe sera utilisé et rationalisé vingt ans plus tard. Charles Tellier meurt au 75 rue d'Auteuil à Paris en 1913 dans la plus grande pauvreté, et peu avant de disparaître, il dira à un de ses proches : "Le convoi des pauvres m'attend, mais ce sort final des travailleurs ne m'effraie pas... "
Le Conseil de l'université de Paris, a confié à M. Marohis, professeur à la faculté des sciences, un cours qui s'ouvrira prochainement sur l'emploi industriel du froid. C'est une industrie qui se chiffre chaque année par milliards, nous déclarait hier l’éminent professeur. Il est vrai que c'est en pays étrangers qu'elle s'est développée, mais c'est la France qui l'a créée, et, je ne manquerai pas de rappeler à chaque cours que c'est un Français qui a trouvé, il y a quarante-cinq ans, le moyen de produire artificiellement le froid, sans employer la glace; c'est lui qui a construit le premier appareil frigorifique et lancé le premier bateau frigorifique. Ce Français de génie, dont les découvertes ont enrichi tant d'autres hommes, vit maintenant à l'écart, oublié, méconnu et pauvre. Si vous voulez être le témoin d'une injustice, allez donc voir Charles Tellier. J'ai voulu voir M. Charles Tellier, Dans une maison d'Auteuil, un logement sur cour. Je sonne un petit vieillard, coiffé d'une calotte noire, sous les bords de laquelle passent des cheveux blancs qui se mêlent à la barbe blanche, .ouvre la porte. Trois pas et nous voilà dans une pièce pas trop claire, où fauteuils et canapés, housses de calicot blanc, se pressent les uns contre les autres sur le meuble et sur le plancher, des, brochures, des livres en tas. Un tableau, qui représente un bateau à vapeur d'un modèle ancien, un bateau blanc, à cheminées jaunes, aux pavillons multicolores, voguant sur une mer grise; sa silhouette, profilée sur un ciel bleu très clair, occupe au mur la place d'honneur autrefois tout l'espoir; aujourd'hui tous les souvenirs. Je dis à M. Charles Tellier le but de ma visite. Alors il me raconte : Mon père était filateur et, de bonne heure, j’ai pu regarder des machines et j'ai vite eu idée d’en inventer. J'étais en relations avec M.Haussmann, le père, et je lui avais demandé de soumettre un à un mes projets à son fils, alors préfet. Nous étions en pleine canicule lorsque M. Haussmann s'en fut exposer mon affaire et le préfet lui répondit « Dis à M. Tellier que, s'il est en mal d'invention, c'est le moment, ou jamais, de découvrir le moyen de produire la fraîcheur. Qu'il nous fasse une machine à fabriquer la glace. » La réponse me surprit un peu, mais je n'hésitai pas longtemps, et je me mis à l'œuvre. J'ai construit le premier appareil frigorifique en 1808. On a dit depuis que j'avais fait alors une grande découverte; elle a perdu ma vie. Le grand problème, c'était la conservation des denrées périssables et notamment des viandes, et c'était la solution, de ce problème, qui me préoccupait. Des les premiers essais du premier appareil, je vis bien que je tenais cette solution encore fallait-il que je la fisse accepter et qu'on la reconnût. Un financier, M. de Germiny, qui avait suivi mes expériences, m’encourageait. Lorsque j'eus fait, la preuve que je pouvais conserver la viande dans un parfait état de fraîcheur pendant plus d'un mois, il vint me trouver et me dit : « maintenant, marchez! Marchez! Nous allons fonder une Société et l'Empereur sera notre premier souscripteur! » Là-dessus, je louai un terrain, je montai une usine. Mais brusquement la guerre fut déclarée. Adieu tous les projets! M. de Germiny meurt en allant négocier l'emprunt; l'Empereur est fait prisonnier. Bref, quand la paix fut conclue, je me retrouvai seul, sans ressources tout était à recommencer. Des mois passèrent. Ah qu'elles sont longues ces trois années, durant lesquelles l'esprit s'épuise en cherchant les .moyens de surmonter l'insurmontable difficulté! Je me répétais sans cesse iI faut faire quelque chose. Mais quoi? J'eus l'idée de soumettre mon invention à l'Académie des sciences. L'Académie prit connaissance de mon mémoire et m'informa qu'elle nommait une commission qui devait suivre mes travaux. Seulement, entre nommer une commission et la faire fonctionner, il y a deux, comprenez-vous? Deux mois, quatre mois, six mois s'écoutent pas de nouvelles. Un jour, je me décide; je prends dans mon frigorifique un gigot que j'ai mis là antérieurement pour expérience je l'enveloppe et en route pour l'Institut J'arrive me voilà dans la salle des Pas-Perdus, attendant que le rapporteur de « ma » commission, il s'appelait M. Bouley, sorte de séance. Il paraît je me précipite, tout en défaisant mon paquet, et je lui montre mon gigot. Qu'est-ce que c'est que ça ?. Ah c'est vous, Charles Tellier! le frigorifique. Oui, oui. Eh bien, combien va-t-il votre gigot? Un mois. Ça n'est pas vrai. « Ça n'est pas vrai » il me dit ça comme ça, comprenez-vous j'étais syncopé. Nous discutons. Bien! bien! fait-il; je le prends et nous allons voir ça. Venez demain matin. Le lendemain j'arrive au rendez-vous et, dès la porte, voilà un homme qui me saute au cou Parfait! Parfait! s'écria-t-il. Quand commençons-nous les expériences? Mais je vous attends depuis six mois lui dis-je. Les expériences commencent sous le contrôle de la commission nommée par l'Institut, ceci se passait en 1873, elles se prolongent pendant trois mois et donnent les meilleurs résultats. Entre temps, j'étais devenu très ami avec Bouley. Il est mort depuis, le pauvre homme. En définitive Bouley dépose son rapport; l'Académie se réunit. « Cette fois, ça y est! Me disais-je. Mais en comité secret, Pasteur élève des objections : les expériences ont été faites avec des morceaux de viande trop petits; avec de gros quartiers les résultats eussent été moins bons, assure-t-il. Il faut encore recommencer. Je luttais dans des conditions impossibles. Enfin, je trouve un peu d'argent et je cours acheter deux bœufs, rue Tronchet. Cette fois, je veux conserver l'animal tout entier, simplement fendu en deux. L'expérience dure cinquante jours; Pasteur, la suit et c'est lui-même qui l'interrompt le cinquante et unième, et qui la déclare concluante. Mes amis crient victoire et l'on me promet un prix de l'Académie. L'Académie, dans un rapport, loua mes travaux, mais elle me refusa le prix, parce que, dit-elle, j'avais manifesté l'intention d'exploiter mon invention. Hélas! Comment l'eussè-je pu faire. Je me trouvai soudainement cent adversaires qui dénigraient, critiquaient, blâmaient mon appareil. Il y avait bien quelques personnes mieux intentionnées, mais toutes m'opposaient la même objection. L'invention est ingénieuse, me disait-on, mais il n'est pas prouvé que l'application pratique et industrielle soit possible. Comment le leur prouver? Encore des mois et des années. Je n'avais plus du tout d'argent. Un jour que j'allais d'Auteuil à Paris par le bateau-mouche, l'idée me vint, lassé que j'étais d'exposer mon affaire aux personnes que je connaissais, d'en parler au premier venu. Je descends et m'en vais tout droit aux Petites Affiches. Là, je rédige une annonce aux termes de laquelle j'expose en bref mon invention et demande des souscriptions, faisant prévoir de sérieux bénéfices. Impossible d'insérer ça me répond l'employé auquel je tends mon papier. Pourquoi ? C'est du jeu! Comment, du jeu? Parfaitement! Vous promettez des bénéfices. Je me fâche; le chef arrive; il m'écoute et consent finalement à prendre mon annonce. Mais si vouliez m'en croire, monsieur, me dit-il, vous la publieriez de préférence dans un de nos grands quotidiens. C'est là que vous avez chance d'éveiller l'attention de personnes susceptibles de s'intéresser à une telle entreprise. Portez donc ça au Figaro. Diable! Diable pensais.je; mais c'est que ma petite annonce va me coûter quinze ou vingt francs, là-bas. Cependant, je me range à l'avis qu'il me donne et je porte la chose au Figaro. La première annonce paraît je reçois une quinzaine de lettres. Ça m'encourage et je récidive. Bientôt ce sont des trente lettres par jour qui m'arrivent. En définitive, je réunis ainsi cent vingt mille francs, J'achetai alors un navire que j'aménage spécialement pour les transports frigorifiques. Au mois de septembre 1876, le Frigorifique, et de son bras levé le vieillard désigne le tableau accroché au mur, quittait Rouen emportant toute une cargaison de viande toute fraîchement abattue après cent cinq jours de mer, il aborda La Plata, où le parfait état de conservation des viandes fut constaté officiellement. Ma démonstration était faite. Et après? ? Après j'ai été raillé, bafoué, attaqué, plus violemment que je ne l'avais jamais été; et pendant de longs mois j'eus presque honte d'avoir fait cela. Cependant à l'étranger, l'attention était éveillée. En 1880 la flotte commerciale anglaise comptait déjà un navire frigorifique; en 1910, elle en comptait trois cents. Mes idées ont triomphé au dehors, les quatre cinquièmes des appareils frigorifiques dont on se sert aujourd'hui dans le monde entier reproduisent celui que j'avais construit en 1867. L'idée a fait son chemin et c'est par milliards que se chiffre annuellement la valeur des produits frigorifiés dont on fait commerce à présent. Ainsi parle le vieillard, et quelque effort que je fasse pour provoquer l'aveu des sentiments que l'infortune a pu faire naître en lui, il n'y répond pas. Que voulez-vous, dit-il, c'est ainsi. C'est la lutte, vous savez, la lutte contre toutes les choses nouvelles. Mais, tenez, je vais vous confier une petite brochure c'est un procédé à réaliser. Le petit vieillard va et vient, cherchant l'opuscule et m'expose, à mots entrecoupés, l'invention nouvelle dont il croit avoir trouvé le secret. Il s'agit, me dit-il, de produire la force motrice sans combustible. Oui, oui, sans combustible. Je sais, je sais: on dira que c'est insensé, impossible; autrefois aussi, on me disait cela. Enfin, voilà, on produira la force motrice sans combustible. Nous avons à notre disposition un réservoir de chaleur inépuisable c'est l'air, comprenez-vous. Dans cette petite brochure, je donne un exposé sommaire du procédé; je ne sais pas si j'aurai le temps de le réaliser; j'ai quatre-vingt-cinq ans, comprenez-vous, il faut que je me dépêche. Et il sourit en me reconduisant.
Interview du journaliste François Crucy (Le Figaro 1911)
3. Worms, Josse et Cie. : 1848: Hypolite WORMS commence une affaire d'importation de charbon anglais 1856: Achat du premier navire. Création des services maritimes. 1865: Création de la ligne Rouen-Bordeaux. 1877: Décès d'Hypolite WORMS. Henri JOSSE le remplace. 4 navires. 1881: WORMS, JOSSE et Cie. Rachat de la flotte de Frédéric MALLET 1893: Décès d'Henri JOSSE. Henri GOUDCHAUX le remplace. 1895: WORMS et Cie. |
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