LA PERTE DU CARGO PENHIR
(1930-1935)

Francepavillon

Goulet de Brest
Erreur de navigation, le 3 novembre 1935

Maquette du brick négrier Aurore
A.D. 44 (7 R 4 / 1323 f°70)

Caractéristiques

PENHIR, cargo vraquier, construit par les chantiers George Brown & Co. (Marine) Ltd., à Greenock (yard N° 171), lancé le 19 mars 1930 pour la Compagnie Nantaise de Navigation à Vapeur, de Nantes.

De jauge brute de 1147 tonnes, il mesure 67,97 x 10,67 x 4,27 m. Il est propulsé par une machine à triple expansion (16", 27" & 44"-30") fabriquée par McKie & Baxter Ld. à Glasgow de 850 chevaux.

A la date de son naufrage, il est commandé par Jean Bataillon, 32 ans, originaire de Neuilly et inscrit à Nantes, capitaine de la Marine marchande, commandant. Son équipage était composé de : Raoul Brunais, 29 ans, originaire de Indré, inscrit à Nantes, capitaine de la Marine marchande, second du bord; Jean Lescaudron, 43 ans, originaire de Saint-Nazaire, inscrit à Nantes, officier mécanicien de 1ère classe; Marcel Jaulin, 33 ans, originaire de Nantes, inscrit dans ce port, officier mécanicien de 2ème classe; Jacques Eon, 23 ans, originaire de Nantes, inscrit dans ce port, capitaine au long-cours, lieutenant du bord; Jules Matelot, 40 ans, de Bangor, inscrit à Auray, officier mécanicien de 3ème classe; Yves Kerros, 15 ans, de Lampaul-Plouarzel, inscrit à Brest, mousse; Louis Hervouet, 34 ans, de Nantes, inscrit dans ce port; Yves Hamonou, 23 ans, de Hengoat, inscrit à Treguier; Joseph Le Friec, 18 ans, de Plouezec, inscrit à Paimpol; Guillaume Roussel, 38 ans, de Plozevet, inscrit à Audierne; Jean-Marie Hervé, 38 ans, de Locmariaquer, inscrit à Auray; Albert Jego, 30 ans, de l’ile d'Arz, inscrit à Nantes; Louis Conan, 19 ans, de Sarzeau, inscrit à Vannes; Mathurin Henry, 44 ans, de Plérin, inscrit à Saint-Brieuc; Emmanuel Mudes, 38 ans, de Lanlary, inscrit à Saint-Malo; Joseph Noël, 42 ans, de Saint-Briac, inscrit à Nantes; Mathieu Gouarzin, 30 ans, du Conquet, inscrit à Brest et Alain Le Dreau, 39 ans, de Plozevet, inscrit à Audierne, matelots.

Equipqage
Equipage du PENHIR (Cliché Ouest-Eclair)

Le naufrage

Le cargo Penhir était entré dans le port de Brest samedi après-midi, vers 17 heures, en provenance de Dunkerque, avec 800 tonnes de marchandises diverses, notamment des machines agricoles et une pontée de futs. Au bassin, la cargaison du vapeur s'augmenta de 5 tonnes de nouveau fret. L'après-midi, sous un ciel agité, avait été cependant belle. Elle avait eu la grâce qu'affecte la nature entre deux tempêtes. La nuit, en effet, devait ramener de nouveaux grains. Les ténèbres, dès 22 heures, roulaient des montagnes de nuées chargées d'eau. Le vent grossissait sa voix, l'enflait démesurément. Les premières averses cinglèrent le trottoir des rues de Brest.

A 2 heures du matin lorsque, dans la tempête, le Penhir crânement s'élançait vers le large à destination de Nantes, où il était attendu dimanche soir, vers 22 heures. Confiants en leur destin, comme tous les Bretons, certains membres de l'équipage avaient écrit à leurs femmes annonçant leur arrivée. La mer était basse à 2h 09. Le flot n’allait pas tarder à monter ; mais ici, selon la parole au capitaine en second, qui va nous faire le dramatique récit du naufrage. M. Raoul Brunais est un grand gaillard blond aux yeux clairs, à la physionomie franche, un gaulois auquel il manquerait le cimier :

SS PENHIR
Le PENHIR dans la tempête (Cliché Ouest-Eclair)

"Lorsque nous avons quitté Brest, il ventait dur. La pluie tombait. Après avoir franchi les jetées, nous trouvâmes la boucaille. Nous prîmes la route ordinaire. La machine donnait bien ? Parfaitement. Nous avons navigué normalement jusqu'a la bouée des Fillettes. Là, le Penhir a subi un choc assez violent par le travers de la cale 2. Ce fut comme si nous eussions touché, frôlé quelque chose. Qu'est-ce que ça pourrait être ? Je l'ignore, mais, l'impression du capitaine, c'est que le Penhir a heurté soit un récif, soit une épave sous-marine quelconque. Une épave sous-marine à cet endroit ? Rien n'est impossible. Enfin toujours est-il que nous ignorons la nature de l'obstacle qui se présenta à notre passage. Quelle heure était-il ? Environ 3 heures du matin. Immédiatement, une importante voie d'eau se déclara dans la cale n° 2.
L'avant du Penhir commença à piquer de façon inquiétante. Nous n'avions pas de T.S.F. à bord. D'autre part, les parages où nous nous trouvions étaient déserts.
Le commandant, voulant sauver son bâtiment, décida de faire route vers la baie de Bertheaume afin d'y échouer le navire. Mais l'eau gagnait rapidement le fond de la cale. La salle des machines s’était-elle inondée ? Non, la cloison étanche qui séparait le local endommagé des autres compartiments du vapeur tint bon jusqu'a la minute suprême. Bientôt, hélas le pont du Penhir fut complètement noyé. La mer léchait déjà la passerelle du commandant. Nous étions tous en danger. C'est alors que le capitaine Bataillon fit descendre à l'eau les deux baleinières du bord. Nous nous logeâmes comme nous pûmes dans les embarcations. Dix hommes dans l'une, neuf dans l'autre. Les futs d'huile appontés, désarrimés, dansaient la gigue autour de nous. Je fus blessé à la jambe par l’une de ces futailles; oh rien de grave ! Nous nous mîmes à nager, avec quelle vigueur vers la terre dont on apercevait 1'ombre au loin. Nous savions que 1'anse de Bertheaume, par vent de suroit, pouvait nous offrir un asile. Nous nous dirigeâmes vers elle"

II était 5 heures du matin, lorsque les deux baleinières atterrirent mollement sur le sable de la plage du Trez-Hir. Le ciel déjà blanchissait. Un vent aigrelet se roulait sur les dunes. Nos rescapes trempés aux os brisés de fatigue, anéantis moralement par la perte de leur navire, furent aimablement reçus par M. Bergeman, directeur de l'hôtel de France. Ils avaient pu sauver du naufrage quelques riens arrachés au flot au dernier instant. Le capitaine Bataillon avait placé en lieu sûr les papiers du bord, mais toutes les valeurs, les objets personnels des membres de l'équipage avaient été engloutis. Dès que le téléphone fut ouvert, le commandant du Penhir prévint M. Stephan, représentant à Brest la Compagnie Nantaise de Navigation à Vapeur. En même temps, on alerta la Préfecture maritime qui dépêcha sur les lieux du naufrage les remorqueurs Iroise et Abeille 24. Un des administrateurs de la Compagnie, M. Pergeline, informé également du sinistre, quittait aussitôt Nantes pour Brest, où il parviendra dans l'après-midi. Vers 9 heures, le capitaine Bataillon, transporté dans l'auto de M. Stéphan se rendait dans notre ville pour entreprendre les démarches nécessaires.

Lundi matin, le bureau de la marine se chargera de rapatrier les membres de l'équipage. Deux de ceux-ci, le matelot Gouarzin et le mousse Kerros, dont les parents sont domiciliés à Lampaul-Plouarzel ont pu aller rendre visite à leurs familles et les rassurer. Soulignons que le Penhir, après avoir touché, avait hissé les feux rouges de détresse. A 11 h. 13 exactement, la masse noire du cargo, dont l'arrière seul émergeait, s'abimait dans les flots. De la terrasse de l'hôtel de France, les rescapés qui en vareuses, qui en pantalons fantaisie, qui en bleus de chauffe, qui en pardessus de citadin, se levèrent, retirent leurs casquettes, les yeux braqués dans la direction de l'endroit où se jouait le dernier acte d'une nouvelle tragédie de la mer. "Adieu, mon pauvre vieux !" fit Gouarzin que l’on surnomme le Bouif, parce qu'il est noir de charbon. Minute vraiment poignante que celle-là. Les choses n'ont-elles pas une âme ?

SS PENHIR
Equipage s'apprétant à regagner Nantes (Cliché Ouest-Eclair)

Un peu après-midi, les premières épaves poussées par les vagues rageuses s'échouaient sur la petite plage de Tregana : fûts d'huile, ballots de paraffine, caisses de cigarettes plombées sous douanes, mobilier, caisses d'oranges, matériel du bord. Des paysans vinrent avec de grandes charrettes ramasser ce butin providentiel sous l'œil vigilant des douaniers. A 14 h. 15, les remorqueurs Iroise et Abeille 24, désormais inutiles, regagnaient Brest. Le Penhir repose par un fond de 15 mètres. Le mat arrière émerge à mer basse. Le navire est perdu irrémédiablement. L'épave se trouve à trois-quarts de mille du fort de Toulbroch, dans la partie Est de l'anse de Bertheaume, c'est-a-dire en dehors du chenal. Elle ne peut, par conséquent, gêner la navigation. Les Ponts et Chaussées feront le nécessaire. Nous ne pouvons passer sous silence l'excellent geste de M. Goasguen, maire de Plougonvelin, qui s'est mis spontanément à la disposition des rescapés.

Récit l'Ouest-Eclair du 5 novembre 1935

Epave du Penhir

Epave du Penhir

Photos des vestiges de la machine du PENHIR

Rapport du capitaine :

"Déclare être parti le 3 novembre, à 1 h. 15, à destination de Nantes avec un chargement de marchandises diverses, débarqué le pilote à 1 h. 30, le bateau se trouvant en relâche dans la baie de Roscanvel. Tempête du sud-suroit, pluie et boucaille, rendant la visibilité alternativement nulle ou très limitée, fait la passe sud, passe la tourelle de La Roche Mengan. A ce moment la vue devient nulle, gouverne au compas, le vent souffle en tempête, le navire, ayant peu de chargement, dérive beaucoup. "Vers 2 h. 30, j'entends un ragage par le travers de la 2, mis bâbord toute et fait sonder les cales. La sonde accuse un mètre dans les cales. Ayant fait peser les baleinieres au large sous leurs palans et mis toutes les pompes en route, mouille pour attendre a voir si les pompes étaient maitresses de l'entrée d'eau. Voyant que la hauteur d'eau gagnait les pompes, rappareillé et mis le cap dans la baie de Bertheaume pour échouer le navire d'accord avec les principaux de l'équipage."
"A ce moment, le pont avant est plein d'eau et de ce fait l’hélice tourne presque complètement dans le vide. Le navire, par suite de sa vitesse nulle, dérive beaucoup. Mouille de nouveau, je me trouve a ce moment dégagé du chenal et dans l'ouest-nord-ouest du Minou. A 4 heures, le navire enfonce toujours. Le pont avant est complètement recouvert et l'eau gagne le roof milieu. Je décide a ce moment de l'abandonner; fait embarquer tout l'équipage dans les baleinières, j'ai débarqué dernier du bord et fait route dans le fond de la baie: accosté la plage du Trez Hir, à 5 h. 30. "

Le vapeur Fromveur, appartenant à M. Albert Gourio, entrepreneur de sauvetage, a appareillé hier matin sous le commandement du capitaine Le Guen, pour se rendre en baie de Bertheaume, sur le lieu où coula le vapeur Penhir, de la Compagnie Nantaise de Navigation à Vapeur. M. Harrison, inspecteur de la Salvage Association de Londres, et M. Henry Roy, représentaient les assurances du navire naufragé et se trouvaient à bord, ainsi que M. Vaillant, expert.
Les scaphandriers ont visité la coque du navire, qui repose droit sur le fond de sable, par 17 mètres de profondeur. Ils ont reconnu que la coque n'était pas déchirée et que la voie d'eau avait été provoquée par l'enfoncement de deux tôles, dont les rivets avaient sauté à bâbord avant entre la cale 2 et la soute. Les techniciens qui se trouvaient à bord du Fromveur, ont estimé que le renflouage du navire était possible. II a été décidé que l'opération serait tentée au printemps prochain par l'entreprise Gourio. Celle-ci va commencer dès aujourd'hui la récupération, de la la cargaison du navire qui comprend notamment 200 tonnes de machines agricoles, de fabrication belge. Jusqu'a présent le mauvais état de la mer n'a pas permis de commencer les travaux. En attendant une amélioration du temps, cette entreprise va rassembler toutes les épaves qui ont été jetées a la cote, entre Deolen et Tregana, depuis dimanche dernier. Ce sont : 200 futs d'huile à machines, des pneus d'automobiles, des sacs de paraffine, des caisses de cigarettes, des meubles, etc. Toutes ces marchandises seront transportées à Brest et entreposées dans le magasin de l'administration des Douanes... Nous avions omis de signaler à bord la présence d'un arbre porte-hélice destiné au paquebot DE LA SALLE, de la Compagnie Générale Transatlantique. Cette pièce, chemisée de bronze, qui coûte une somme fort respectable, a été extraite hier des flancs du Penhir. L'opération menée à bien présentait cependant une réelle difficulté. L'arbre en question était enfermé dans une caisse en bois...

Le renflouage échouera et le Penhir restera dans sa tombe.

Position

carte du naufrage

Zone : Iroise - SHOM N° 14584117
Latitude : 48° 20',0673 N - longitude : 04° 39',6026 W

Notes

1. L'origine du mot Penn-Hir signifie en breton le tête longue.

2. La Compagnie Nantaise de Navigation à Vapeur est une ancienne compagnie maritime française. Elle est fondée le 28 janvier 1882. Son premier président est Rémy Bernard. En octobre 1917, elle est rachetée par la Compagnie générale transatlantique et par les Chargeurs de l'Ouest, Eugène Pergeline également président des Chargeurs de l'Ouest en devient le président. En 1937, Eugène Pergeline décède. En 1938, la Compagnie générale transatlantique cède ses parts dans la Compagnie Nantaise de Navigation à Vapeur. Cette dernière est complètement absorbée par les Chargeurs de l'Ouest. Cette nouvelle compagnie devient la Compagnie Nantaise des Chargeurs de l'Ouest.

Sources

S.H.O.M. France 2006 ; L'Ouest-Eclair (5 novembre 1935, 6 novembre 1935, 8 novembre 1935) ; Miramar Ship Index, R.B.Haworth, Wellington, New Zealand, 2006 ; S.H.O.M. France 2006 ; Mémoires engloutis, Marec & Jonin ;

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