Le trois-mâts goélette SAINTE-MARTHE
ex RESOLUTE (1888)
(1876-1901)

France

Plouescat
Tempête, le 8 mars 1901

Sainte-Marthe
Le trois-mâts Sainte-Marthe

Caractéristiques

Trois-mâts goélette, lancé en juin 1876 par le chantier John Scott & Sons (1) à Inverkeithing (yard 55) Ecosse, sous le nom de RESOLUTE N° officiel 70780, pour J. Grant & Co, Inverkeithing, pavillon britannique.

C'est un navire en bois de 44,5 mètres de long pour 8,9 de baud.

Il est vendu en 1888 à A. Hubeau & Co, Bordeaux, il prend le nom de SAINTE MARTHE. Il est destiné au commerce avec les îles des caraïbes.

Le naufrage

Sous les ordres du capitaine Calvé, il revient de la Martinique avec un équipage de 13 hommes avec une cargaison d'engrais et de rhum. Au large du cap Finistère, la tempête arrache son gouvernail. Une réparation de fortune est faite, mais elle s'avère vite insuffisante dans le mauvais temps. Le navire se trouve à la merci des vents pendant 9 à 10 jours. Il traverse néanmoins l'Atlantique, double la pointe Saint-Mathieu et entre dans la Manche dans la nuit du 8 au 9 mars.

"Le 9 mars 1901, au matin, les guetteurs postés dans le clocher de Roscoff signalent à moins de deux milles au large un navire en perdition. C'est le SAINTE MARTHE. Son gouvernail brisé, sa voilure en lambeaux, la goélette flotte déjà comme une épave, et le flux la chassant à la cote de Plouescat que borde une triple chaîne de rochers à fleur d'eau et récifs sous-marins…
Au premier signal, deux canots de sauvetage, le Commandant Philippes de Kerhallet (2) de Roscoff et celui de l'île de-Batz, le "Sainte Madeleine", prennent la mer pour secourir le navire. Ils sont montés, chacun, par douze marins vaillants et robustes, rompus à ces périlleuses expéditions. Ils ont comme patrons deux hommes décorés de la Légion d'honneur (3) pour vingt sauvetages en pareilles circonstances. Les canots bondissent sur les lames, s'approchent, à deux encablures, du navire maintenant engagé, au milieu des récifs. Les matelots du SAINTE MARTHE se croient sauvés. Ils sont perdus...
Arrêtés par des remparts de rochers sur lesquels c'est miracle qu'ils ne se soient pas déjà brisés, les deux canots virent de bord tour à tour. Les sauveteurs s'en retournent, aussi désespérés que ceux qu'ils abandonnent, et, selon l'expression d'un des patrons, "à la mort dans l'âme, les mains saignantes et les fesses pelées". Les deux canots ont failli se perdre et finalement se sont réfugiés l'un à l'abri de l'Ile, l'autre dans la crique de Porsguen en Plouescat et les canotiers exténués et trempés ont du faire plus de 7 km à pieds pour regagner leurs foyers.
Un jeune charpentier, David Didier et cinq hardis compagnons mettent une embarcation à flot pour tenter le sauvetage que n'ont pu accomplir les professionnels. L'état de la mer rend vains leur dévouement et leurs efforts. Par trois fois, les vagues furieuses les rejette au rivage.
Le SAINTE MARTHE, toujours poussée par le flux, s'engage de plus en plus au milieu des écueils. Des grèves de Plouescat et de Cléder, où quinze cents personnes sont accourues, on voit avec angoisse le navire ballotté à une demi-lieue du rivage, entre deux récits énormes, le roc Haro et le Skeiz. II y est pris, dit le rapport, ainsi que par de gigantesques tenailles...
Et dans cette foule émue et silencieuse comme devant la mort, deux goémoniers se consultent du regard. Floch et Bourel se dévouent. L'un Floch, a fait, à bord du Fabert, la campagne de Madagascar. Son congé fini, il est revenu dans la chaumière natale, près de ses vieux parents qu'il fait vivre de sa pêche. Il a pour tous biens ses bras, sa barque et ses filets. L'autre René Bourel est son voisin. Il travaille à la terre, mais il va quelquefois pêcher avec Floch. Signe particulier : il ne sait pas nager. "Et si on y allait ?" dit Floch à voix basse. Les Bretons ne sont pas bavards. Bourel acquiesce d'un simple signe de tête. Aussitôt ils poussent, dans le sable, vers la mer, la barque de Floch, un mauvais rafiau de trois mètres à peine, sans gouvernail ni aviron de fortune. "Nous n'avons pas beaucoup réfléchi, dirent-ils plus tard, mais nous voyions des hommes sur le point de mourir et nous n'avons pensé qu'à eux".
Les trois hommes doivent d'abord vaincre la résistance de ceux qui les entourent. Parents, amis, voisins veulent les détourner d'aller inutilement à la mort. On leur barre le chemin, on les retient par leurs vêtements. C'est en vain ! La barque entre dans la nappe d'écume, elle s'efface sous le voile des embruns, elle disparaît derrière les hautes vagues d'un vert livide. Soudain, on la revoit presque immobile. Un remous l'a portée sur une roche plate à fleur d'eau, d'où elle ne peut démarrer. Alors Bourel, celui qui ne s'est pas nager, saute hors du canot, s'arc-boute et, d'une poussée, la remet à flot, tout en y prenant place par un vigoureux rétablissement. La mer déferle avec fureur. La coque de la SAINTE MARTHE se déchire aux écueils.
Le capitaine commande à ses hommes de se jeter à la nage pour tâcher de gagner les rochers. Les lames sont si impétueuses et si précipitées, les récifs semblent si aigus et si inabordables, que cinq hommes seulement, sur les onze qui forment l'équipage, se résolvent à quitter la goélette en perdition. Une vague monstrueuse balaie le pont et entraine le capitaine. Une autre, puis une autre encore s'abattent sur le SAINTE MARTHE, qui se disloque, sombre et engloulit avec elle les six matelots restés à bord.

Les six survivants, parmi lesquels est le capitaine, nagent désespérément sans pouvoir avancer. Mais Bourel et Floch arrivent, Ils ne s'arrêtent pas à choisir parmi les naufragés. Ils hissent dans leur canot ceux qui sont le plus près d'eux, le novice et le second, et reviennent, avec les mêmes difficultés et les mêmes périls qu'a l'aller, les déposer à demi évanouis sur la grève. Le dernier effort, la tâche des deux intrépides Bretons n'est pas achevée puisqu'il reste encore des hommes à sauver. Ils se rembarquent malgré les supplications de la foule qui tout en les acclamant s'efforce de les retenir. "Maintenant que nous sommes mouillés, dit simplement Bourel, autant vaut continuer". Comme la peur, l'héroïsme est contagieux, les batailles en offrent cent exemples. Pour cette seconde traversée, un pêcheur de Sibiril, Jean-Marie Tanguy, a demandé à accompagner Floch et Bourel. Il part avec eux. Deux hommes rament, le troisième armé de l'ecope, rejette l'eau hors du canot qui se remplit sans cesse. On passe par-dessus les vagues, on passe au travers des brisants, on atteint le lieu du naufrage. Deux des nageurs, à bout de forces, se sont laissés couler.
Mais on rejoint le capitaine, qui flotte à la dérive sur un débris d'échelle où il a engagé ses bras et ses jambes. Il est en sang, à moitié mort, incapable de faire un mouvement. Tandis que Floch rame, ses compagnons s'y prennent à vingt fois pour détacher de l'échelle ce gros corps inerte. Ils parviennent enfin à le hisser à bord par l'arriére. Sous ce poids le canot bascule, se dresse verticalement, presque toute la quille hors de l'eau, par miracle, au lieu de capoter, il retombe sur la vague. On fait force de rames pour regagner le rivage, car Floch a aperçu deux naufragés cramponnés à la roche Ar Skeiz, et ils ne vont pas tarder à leur porter secours. Le troisième voyage est plus périlleux encore. Autour d'Ar Skeiz, les épaves de la goélette, poutres, mâts rompus, débris de carcasse, flottent comme autant de récifs mouvants sur la mer démontée. En outre, le flot commence à descendre et le jusant multiplie les ressacs. Des vagues énormes battent sans cesse la roche d'où le maître d'équipage et le cuisinier de la SAINTE MARTHE, glacés et sanglants, manquent d'être arrachés à chaque assaut de la mer. A s'approcher du récif pour y prendre ces hommes, les sauveteurs risquent que leur frêle canot soit broyé contre le granit comme une coquille d'œuf. Ils attendent en louvoyant. Puis avec un admirable esprit de décision, ils saisissent le court instant d'accalmie qui suit d'ordinaire le délerlage successif de trois lames, donnent un vigoureux coup d'aviron, touchent au rocher, et enlèvent les naufragés...

 

Commandant Philippes de Kerhallet
Canot Commandant Philippes de Kerhallet

L'Académie décernera la plus haute de ses récompenses, le prix Montyon (4), de deux mille francs, aux trois héros bretons Floch, Bourel et Tanguy.

La lettre suivante a été adressée à l'un de nos compatriotes du Finistère par M. Le Dault, représentant de la société de sauvetage à Roscoff. Elle a trait au naufrage de la goélette Sainte Marthe et met en relief l'héroïsme de nos sauveteurs bretons. :

"Vendredi a été, pour moi, une journée pleine de grandes inquiétudes et de soucis. J'avais, à 9 h. 40 fait lancer le canot de sauvetage pour porter secours au trois-mâts goélette Ste-Marthe, de Bordeaux, qui m'était signalé en détresse à six mille de l'ile de Batz. Un ouragan du nord-nord-est, d'une violence extrême, durait depuis la nuit. Finalement le navire devait faire côte entre midi et une heure. Le Mat, voyant le naufrage inévitable, voulut atteindre le navire, et, sans hésitation, dirigea son canot à la voile dans une mer furieuse formée des brisants de la côte ouest. Nous suivions anxieux, da haut du clocher de Roscoff, cette lutte terrible. A une heure après-midi, nous pouvions distinguer le navire et le bateau de sauvetage qui nous paraissait à quelques mètres de lui s'engager dans les récifs du Roch Haro (Cléder), distant de six milles de Roscoff. Une lame monstrueuse déferla, enveloppant bateau et trois-mâts et nous vîmes, un moment seulement, la coque et la mature. Tout était fini. Désespéré, j'expédiai un télégramme aux guetteurs du sémaphore de l'île de Batz, qui me firent savoir aussitôt que, comme nous, depuis la perte du navire, ils avaient perdu de vue le canot. La nuit arrivait, aucune nouvelle. Jugez, mon cher ami, de mon état d'esprit. A sept heures, on frappe à ma porte, j’ouvre moi-même, et je voie la figure de mon brave Le Mat; les vêtements ruisselaient d'eau de mer, et avant de penser à lui, il était venu m'annoncer que tous étaient sauvés, que, pris dans la lame de fond, ils avalent failli sombrer, mais qu'heureusement, il avait pu mettre cap au large environ 300 mètres Apres des efforts inouïs, il avait pu atteindre l'Ile de Skeiz, où il avait laissé son canot en sûreté. Ses canotiers et lui-même, couverts de contusions (les canotiers les fesses à vif), venaient péniblement de faire six kilomètres à pied. Croyez-vous que ces braves pensaient à leur misère ? Oh non. Le Mat et ses hommes étaient désolés et ne pouvaient se consoler d'être arrivés aussi près du but sans avoir pu porter secours. Nous avons appris depuis que sur douze hommes de l'équipage de la Sainte-Marthe, cinq (dont le capitaine) auraient été sauvées à terre et sept noyés ou écrasés par la mâture. Je ne suis pas encore remis de mes émotions. J'ai déjà vu nos hommes courir de grande dangers, mais jamais ils n'ont été si près de leur perte et ma responsabilité ne m’a paru plus lourde. Tout à vous,"
Le Dault.

Figure de proue
Figure de proue du Sainte-Marthe (5)

Position

Carte naufrage

Zone : 48 04 40 - Côte de Granit
Latitude : 48° 42', 1300 N - longitude : 004° 09' 69 W

Notes

1. John Scott & Sons, Inverkeithing : société a été fondée par John Scott, qui a commencé la construction navale à Greenock, en 1711. La famille Scott a repris la fonderie de Greenock en 1790 et a commencé à construire au Cartsdyke arsenal en 1850 sous le nom de Scott & Company . John Scott, deuxième du nom, et Robert Scott ont acquis le chantier adjacent de R Steele & Company en 1883 pour créer l'arsenal Cartsburn, qui a été aménagé pour la construction navale.

2. Commandant Philippe de Kerhallet : canot du type à redressement, reconnaissable par ses dômes blancs avant et arrière qui assurent sa remise en position quand il lui arrive de chavirer. Construit par le chantier Augustin Normand (n° de chantier 67) longueur 10,10 m, largeur 2,27 m, tirant d'eau en charge 0,55 m, déplacement 3,6 tonnes. Il a été installé dans son abri le 3 décembre 1897. Il sera vendu le 8 janvier 1953. Il est en place au musée de Port-Louis.

3. Il s'agit de Charles Roignant et d'Esprit LE MAT

4. Le prix Montyon est un ensemble de prix créés à l'initiative de Jean-Baptiste Auget de Montyon. Jean-Baptiste de Montyon avait fondé trois prix, tous trois appelés prix Montyon. Les deux premiers sont décernés par l'Académie française : le premier sous la dénomination de prix de vertu, était remis à des personnes méritantes, le second, prix pour l'ouvrage littéraire le plus utile aux mœurs, fut remis pour la première fois en 1782. Le troisième est un prix scientifique remis par l'Académie des sciences.

5. La figure de proue du trois-mâts, perdu, une Sainte-Marthe est conservée à Kerfissien, à l'entrée de la ferme de M. Roger Guillerm.

Sources

"La station de sauvetage de Roscoff, Depuis ses débuts jusqu'à l'arrivée des canots à moteurs", par Jean Pillet ; Courrier du Finistère (16/03/1901) ; L'Ouest-Eclair (22/11/1902) ; Le Petit Journal (13/03/1901) ;

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